Limoilou : Le moment.

Crédit photo: GOOGLE STREET VIEW

Chaque matin, je vois un homme à vélo.

Chaque jour, il s’engage sur la bretelle d’accès menant à la gorge d’une autoroute craquelée.

À Limoilou, sur L’Espinay.

Il balance lourdement, d’un geste rond et empesé, ses deux pédales.

Comme un fou, il manivelle son engin vers nulle part.

Comme un fou, il semble rire, se jouer de la mort…

Faut voir son cheval métallique, les écussons en sardines sur les barres transversales et son chat dans le panier-arrière qui panique…

Le félin, les yeux écarquillés, fixe les voitures défiler avec effroi.

On sent la solitude de l’homme prête à exploser sur les vitrines du quartier…

Crédit photo: Izabelle Houde

Un gros Bang! Dégoulinant sur tous ceux qui l’ont ignoré.

Cet homme est fou, pour le commun des mortels, il est laid.

Il tremble de l’intérieur et fonde le projet de vieillir, comme un vin de dépanneur.

Je l’ai nommé Léo Bonheur.

Ça sonne comme mon quartier, le bonheur dans le tapis du plancher même si on est édenté. Sans argent, sans papiers.

Pour moi, cet homme est grand, poétique, beau, souriant malgré ses tics.

J’imagine qu’il prend l’autoroute chaque matin pour rejoindre un copain d’enfance. J’imagine aussi qu’ils s’attendent à la porte du pub chez Jean sur la troisième avenue. Et que là, à l’intérieur, ils boivent, rient et s’assèchent le cerveau par trop d’alcool, mais aussi par trop d’histoires banales dont ils connaissent la chute, par trop d’hivers n’ayant jamais pris fin, par trop de cris ‘’jammés’’ comme un p’tit pain…

Certains prennent une posture de juge, le regardent de haut et s’empressent de jeter leurs fiels sur Léo.

Moi, je crois qu’il a déjà aimé, déjà regretté. Perdu des amis comme d’autres leur porte-clés.

De la terrasse, Léo et son ami les ont tous vus passer : ceux qui ont cassé, qui ont vieilli, qui sont devenus décrépis, aigris. Qui crachent leur venin, qui accusent, qui font des bilans pour se flatter, qui empestent, qui étouffent leurs collègues de travail contre un peu d’avancement, qui n’ont pas d’esprit, qui écrivent avec trop de qui, qui partent dans le sud par manque d’imagination, qui abandonnent faute de frissons, qui projettent leur façade de carton-pâte, qui dirigent par avidité. En une seconde, ils inventent une vie aux passants comme je le fais pour eux quand je croise leurs yeux.

On dit que Léo et son copain sont asociaux, pas humains. On dit aussi qu’ils auraient pu faire carrière dans la fibre optique, seulement, ils n’y connaissent rien. On dit que de la vie, ils sont des drop-out.

On dit, on dit trop de choses sans savoir…

On dit qu’à la tombée du jour Léo retourne, été comme hiver, sur sa bécane d’enfer pour recommencer le même manège au matin suivant.

Pas avant de faire un arrêt.

Crédit photo: Jean Cazes

Près du parc Cartier-Brébeuf, il sort de sa poche, des biscuits soda servis avec sa langue de porc du pub chez Jean.

Il égraine ses biscuits ‘’unsalted tops’’ dans un ballet chorégraphié, laissant échappé de ses gros doigts de charpentier, une pluie de réconfort pour les ailés.

Même le chat semble ému, apaisé.

Amoureusement, il les appelle. «Mes p’tits, venez, mes p’tits oiseaux.!!»

C’est à ce moment bien précis, à cette seconde, que mon quartier est le plus beau.

Marie-Chantal Chrétien

Limoilou